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|a Plus jamais il ne sera seul. Cet enfant au sourire triste - qui, depuis des années, le suit des yeux dans cette salle de musée, et auquel, rentré chez lui, il a si souvent confié sa détresse, lui chuchotant par dessus son épaule comme à un Jiminy Cricket -, il pourra désormais lui parler en face. Il pourra le contempler à sa guise, lui et sa solitude tel un miroir. Partager avec lui, comme il l'a fait depuis leur première rencontre, dans le musée quinze ans plus tôt, sa sidération devant la violence des hommes : celles dont, sensible et fragile, il a maintes fois souffert depuis l'enfance dite tendre, jusqu'à son année de préventive parmi des criminels - pour un acte classé sans suite, dont la seule conséquence fut l'injustice et les cruautés dont il fut victime. Il grimpe quatre à quatre l'escalier qui mène à son studio en poussant un énorme cri de victoire. Il l'a fait ! Il a accompli l'acte héroïque absolu. En vainquant l'appréhension, il est devenu héros à ses propres yeux. Libéré du carcan de son enfance douloureuse, il s'est fait homme. Il n'est plus le même, les photos trahissent cette joie nouvelle, ses yeux brillent d'une lumière inconnue. Les filles et la vie lui sourient. Mais bientôt la joie fait place aux tourments, teintés de paranoïa. Le secret induit une nouvelle solitude. Détenteur de 'l'enfant', comme il l'appelle, amoureux et responsable, Patrick se doit de le préserver. Or les dangers sont pléthore : l'humidité, un possible incendie dans les Landes, les termites, un cambriolage... En quinze ans, les déménagements seront très nombreux, le secret et les mensonges de plus en plus difficiles à vivre - notamment ceux qui préservent de toute complicité la merveilleuse Christelle, mère de leurs deux enfants. Jusqu'au jour où, l'humidité rouillant, malgré la couverture chauffante, les semences du tableau, Patrick décide de le restituer, avec l'aide d'un ami et d'un assureur, l'un s'avérant escroc, l'autre véreux. Après l'arrestation du nouveau receleur, Il s'apprête à se rendre à la justice et à être incarcéré. Si ce n'est qu'en France, tout voleur bénéficie, dix ans après son forfait, d'une prescription. Le rêve de Patrick aujourd'hui : être convié par le musée lors de l'inauguration de la salle ayant retrouvé son Rembrandt. A moins qu'il ne s'y rende grimé, accompagnant un journaliste. De nouveau fasciné par le tableau - ou un autre ?.. Fin de l'histoire, fin du livre. Cette histoire véridique est une fable moderne qui démontre combien la passion humaine propose des défis qui transcendent les codes moraux - notamment quand aucune cupidité ne les anime. Elle éclaire d'une nouvelle lumière l'art le plus métaphysique: la peinture à l'huile, faite de simulacres (la 3D de la réalité transmutée en 2D) et de glacis transparents dans lesquels le spectateur peut 's'abîmer'. Elle met aussi en perspective une morale nouvelle qui réduit le possesseur d'une création artistique à un modeste passeur - et ce dans un monde où les musées furent souvent des spoliateurs. Bref, le voleur du Rembrandt, héros ordinaire, fascine par le courage et la profondeur induite en son appropriation provisoire, en cet 'acte gratuit'. Sylvie Matton est l'auteur de romans et d'essais - dont Moi, la Putain de Rembrandt, traduit en 17 langues et best-seller paperback en Grande Bretagne et aux Etats Unis. Elle est aussi la scénariste du long métrage Rembrandt, réalisé en 1998 par son mari, le peintre et cinéaste Charles Matton.
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